La chronique
Entre le jambon de pays pour robe de haute couture supposée, et une crise de larmes documentarisée comme une vertigineuse mise en abyme pour celle qu'on présente jusqu'à la nausée comme la nouvelle Madonna, 2011 n'a pas été une annus horibilis pour Lady Gaga, mais une période sacrément délicate à négocier. Et les déclarations péremptoires de son management (le nouvel album n'a pas été uniquement conçu dans le but de gagner de l'argent) pouvaient de surcroît en lever de rideau notablement irriter des esprits déjà enclins à la méchanceté.
Avec Born This Way, heureusement et alléluia, tout rendre dans l'ordre : le produit - dans lequel Lady Gaga épanouit sa passion pour le sexe, le cuir, la chair palpitante et les grosses motos, un peu comme a pu le laisser jaillir le metteur en scène David Cronenberg avec Crash - s'apprête à inonder les gondoles de supermarché, et les médias, en direct de Cannes ou pas, déroulent une langue souple comme un tapis rouge à la chanteuse. Et c'est très bien comme cela : ce troisième album, précédé de quelques chansons en avant-garde (en désordre, « Hair », « The Edge Of Glory », la chanson éponyme, ou le très fuité « Judas », dans lequel la dame parvient haut la main à se pasticher elle-même) constitue en effet et de manière évidente un chef d'?uvre du genre.
Car on a mis toutes les chances du bon côté du tiroir-caisse (on note la participation des producteurs RedOne, ou du franchement pas raccord Robert John Mutt Lange, auquel on ne pardonnera jamais son travail auprès de Billy Ocean ou Def Leppard, mais qui assume ici un éblouissant contre-emploi), et on offre un sens de la production authentiquement nickel-chrome, comme on l'exprime dans les films de Robert Guédiguian, en évoquant tout à fait autre chose.
Pour le reste, on lit ici que ce disque constitue la parfaite synthèse entre The Ronettes et la techno belge, et quoi que cela signifie, on est parfaitement d'accord. Ailleurs, on déchiffre que certains refrains ne sont pas sans emprunter les brisées d'une Whitney Houston, et on agrée tout pareil. Plus loin encore, on certifie que tels saxophones interviennent en réminiscence de Bruce Springsteen (en fait, les gars, c'est Clarence Clemons qui souffle au sein de l'E Street band, pas le Boss) ou de Take That, au choix, et on valide itou. Plus sérieusement, on baissera les armes devant les très gais refrains de « Hair » ou « Bad Kids », restera fasciné face au kitsch hallucinant d' « Americano » (la Conchita de la Gaga a manifestement acheté une guitare espagnole), et s'inclinera chapeau bas devant « Highway Unicorn (Road to Love) », digest en une poignée de minutes d'influences hardcore, régurgitées par un orchestre de chambre légèrement pervers. Et comme on reste d'indécrottables romantiques, on grattera la chair du disque jusqu'à l'os, pour tenter d'y dénicher quelques moments d'authenticité.
Notre panier à provision reviendra ainsi chargé du refrain de « The Edge of Glory », où la sale peste décline un sincère amour pour un aïeul parti ailleurs, et de celui de « You and I », étonnant bastringue manifestement dédié à une très chère amie. Quatorze chansons qui s'adressent aux fans absolus, aux amateurs de virée nocturne, et à ceux qui n'achètent jamais de disques, mais se résoudront à le glisser dans le Caddie de leur samedi matin : cela finit par faire, on en conviendra, beaucoup de monde.
Dans un album qualifié par le marketing lui-même de phénomène de l'année, Lady Gaga, vulgaire et sublime tout à la fois, pousse le bouchon exactement là où on espérait le voir : trop loin. Trop de rythmes implacables, trop d'émotions protéiformes, trop de gestion rigoureuse d'une dialectique hédoniste. Et les chansons en ressortent illuminées comme d'une aura céleste, car ce trop combat à grandes scansions d'hymnes pour dance-floors le trop peu de notre époque. Et pour ce, on ne vous remerciera jamais assez, Madame Gaga.
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