La chronique
Nez qui coule, frissons et frimas ? Oubliez tout cela : le nouvel album de Rodrigo y Gabriela, qui s'encanaillent pour l'occasion - et c'est une première - auprès d'un ensemble de treize émérites musiciens cubains de la jeune garde de l'île (assez logiquement rassemblés sous l'appellation de C.U.B.A.), est propice à réchauffer doigts gourds et cerveaux embrumés.
L'occasion était trop pertinente pour le duo de frotter leur répertoire à ce nouveau contexte : les Mexicains réinterprètent donc ici neuf de leurs propres standards, dynamités par l'ambiance percussive et incisive du combo invité. Outre ceux du couple, les arrangements de la formation cubaine sont assurés par le pianiste Alex Wilson, grandi au Royaume-Uni et résidant en Suisse, et qui a peaufiné sa réputation de figure incontournable du latin-jazz auprès de rien moins que Wynton Marsalis ou Hugh Masakela.
Enregistré en deux temps, à La Havane puis Mexico-City, l'opus accueille une pléiade de personnalités : les Palestiniens du Trio Joubran et leurs ouds magiques, le batteur Samuel Formell Alfonso, membre de Los Van Van, et le bassiste Carles Benavent (musicien de jazz et flamenco, dont la prestation au côté de Miles Davis dans Live In Montreux, 1991, est restée présente dans toutes les oreilles), le spécialiste du heavy-metal John Tempesta à la batterie, et la star du sitar Anoushka Shankar. Et l'appellation retenue pour l'album est une limpide allusion à l'Area 51, coin perdu du Nevada, dans lequel l'armée américaine mènerait d'étranges expérimentations, et de non moins étranges contacts avec les extraterrestres : une commode dénomination pour synthétiser le désir de Rodrigo Y Gabriela pour d'autres aventures musicales.
De par le fait, si la pulsion latine qu'on leur connaissait reste ici vibratile, il n'est pas moins évident que la musique du duo se charge d'un élan particulièrement roboratif, flirtant parfois avec les canons esthétiques d'un Carlos Santana (un « Santo Domingo » d'ouverture), voire les cavalcades frénétiques du cuban-jazz en moyenne formation. On se contentera de rappeler pour mémoire que tous les musiciens ici présents sont d'aimables virtuoses, mais qu'ils savent tout autant faire oublier leur extrême technicité, pour laisser à chaque mesure poindre le sentiment ou le sens de la fête, l'exubérance ou le romantisme.
Area 52 constitue l'expression d'une créativité sans frontières, sensuelle et exponentielle, et remet la joie de jouer et de goûter cette célébration au centre de la musique : on en conviendra, une bonne nouvelle.
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