La chronique
Les mauvais esprits (mais on ne mange pas de ce pain-là) constateront qu'en son temps, Johnny Cash consacra six tomes à son americana intime (en fait, des chansons qu'il aimait pour diverses raisons, et qu'il interpréta avec la grâce sépulcrale d'un sursitaire). Et puis, il est mort. Le Québecois Roch Voisine se situe bien loin de l'échéance fatale, mais n'en délivre pas moins, après deux premiers opus consacrés aux incunables des sphères d'influence de Memphis et Nashville - et un succès incongru, pour un public francophone généralement réfractaire à ce qui ne cause pas français, et fleure par trop la poussière ocre de Monument Valley - un nouveau florilège de chansons qui vous diront forcément quelque chose, cette fois composées dans les langoureuses vapeurs de la Côte Ouest.
L'album est produit par Chad Carlson (pas le spécialiste de rodéo, mais l'homme des consoles), ce qui ne manquera pas de faire dresser d'intérêt le sourcil du fan moyen de Chris Isaak. Pour le reste, et en neuf plages, et deux versions dans la langue de Molière, qu'on passera sous silence par pudeur (le soleil californien rend dolent), c'est toute l'insouciance des sixties en copie conforme qui jaillit du poste : reprises des Mamas and Papas, de Simon and Garfunkel ou des Byrds scintillent comme des boules de Noël en pleine lumière. Le plus troublant de l'affaire n'est pas l'excellence absolue de la sélection (Joseph Armand Roch et nous, on a les mêmes racines), car on conviendra qu'il faut être bien médiocre pour dévaler sans retenue le « Horse With No Name » d'America ou le « Both Sides Now » de Joni Mitchell. Ce qui n'est pas le cas du hockeyeur converti.
La gêne aux entournures se situe en fait - reconnaissons-le - à l'échelle du chipotage. Tout d'abord, il semblerait que toutes ces partitions (du chef d'?uvre absolu, tel « God Only Knows » des Beach Boys, au refrain à peine plaisant, comme un « San Francisco » emprunté au one hit maker Scott McKenzie) deviennent dans leur entièreté, et sous la poussière du temps, de sublimes refrains. C'est faux, car certaines ont marqué une époque, une génération, et initié une remarquable évolution sociétale (« Mrs Robinson », sur laquelle beaucoup ont perdu leur virginité, mais là n'est pas le propos), et d'autres n'ont pas dépassé le statut de l'aimable rengaine. Enfin, et c'est le plus troublant de l'affaire, petit Roch nous interprète l'ensemble du programme dans un abracadantesque souci de mimétisme. Testez vos ennemis préférés, et confondez-les avec la version offerte du « I'm A Believer » des Monkees, réplique en copie carbone jusqu'au son d'orgue de l'original.
C'est alors qu'éclate l'insondable vérité : Roch Voisine, remarquable interprète et homme de goût, souhaite nous éviter l'effort de changer le disque à l'instant de la sieste épicurienne. Tant de travail pour conforter notre paresse estivale : le monsieur mérite un signalé coup de chapeau.
Christian Larrède
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