La chronique
Donc, cet album ne sent pas la mort : cet album est la mort. En effet, certains encyclopédistes prétendront que John R. Cash est décédé le 12 septembre 2003 à Nashville (Tennessee), alors que ceux qui aiment la musique plus que leurs fiches, savent parfaitement qu'il a quitté ce monde le 15 mai de la même année, date de la disparition de son épouse, amante, et muse June Carter. C'est comme cela que cela se passe, quand un amour fait défaut : on se lève tous les matins (et Dieu sait que cela fut sur la fin pénible pour l'Homme en Noir), on chante, on compose même, et, en bref, on tente de donner le change. Car le paradoxe, chez le plus grand chanteur de country-music de la deuxième partie du XXème siècle reste que, simultanément, il n'avait plus envie (de faire le zozo sur les plateaux de télévision, ou à longueur de colonnes de tabloïds, de jouer un jeu social de conformité à un système, comme lorsqu'un ressort est brisé), et qu'il restait en même temps tétanisé que telle session soit la dernière. Ce qui, aussi étrange et baroque que cela puisse paraître plus de six années après sa disparition, s'avère apparemment le cas avec American VI : Ain't No Grave (et son intitulé parfaitement adéquat). Jusque, vraisemblablement, à la prochaine fois (et la découverte, aussi improbable que fructueuse, de nouveaux inédits post-mortem).
Les dix chansons proposées ici constituent fort naturellement une continuation évidente, et une conclusion (provisoire ?) aux cinq volumes précédents. Produit par Rick Rubin (l'homme-qui-sortit-Cash-de-sa-retraite, pour l'installer face à lui-même, son parcours, et sa légende), et enregistré quelque part entre Los Angeles, et ce Tennessee qu'il aimait tant, le disque ne surprendra donc pas, mais il n'est pas là pour ça. Les musiciens, peu nombreux (ce qui garantit une atmosphère parfaitement dégraissée, et impressionniste) sont fidèles, et identiques, aux précédentes sessions, à commencer par le claviériste Benmont Tench (qui connaît les accompagnements de Tom Petty et Bob Dylan comme sa poche). On soulignera également la présence du perdreau de l'année, un certain Jonny Polonsky, en merveille cachée de la pop-rock d'outre-Atlantique.
Comme dans les volets précédents, le programme du disque est composé de reprises aussi sépulcrales que spirituelles : outre le traditionnel d'ouverture en chanson-titre, pont idéal entre chant de bagnards, gospel, et country-song, figurent les refrains des amis (un « For the Good Times » emprunté au répertoire de Kris Kristofferson », ainsi que le « Where I'm Bound » de Tom Paxton), et de celles qui auraient pu être des amantes (un « Redemption Day » signé Sheryl Crow). Plus exotique s'offre en outre une version déchirante, forcément déchirante, du « Aloha Oe » de Queen Lili 'Uokalani, dernière souveraine en titre du royaume d'Hawaï, en écho d'un requiem, sur fond de glissandi de guitares. Enfin, ce salut d'entre les morts s'orne d'un « I Corinthians 15 :55 » composé par le maître en personne, ce qui démontre à satiété ce qui habitait, dans ses derniers instants, un artiste s'inspirant ouvertement du Nouveau Testament, et de la première épître de Paul.
Pour le reste, on stationnera, un peu benêt, face à la difficulté de la critique en la matière : comment rendre compte du dernier enregistrement d'un artiste qu'on aime énormément, et qui s'est, manifestement, traîné jusqu'au studio comme on tire la langue à la mort ? La voix se brise à plusieurs reprises, c'est certain, mais notre c?ur avec, et, cela, les quelques deniers des marchands du temple ne pourront jamais l'occulter. Imparfait, incomplet, parfois maladroit, sépulcral et enroué, American VI : Ain't No Grave ressemble aux piteuses tentatives de l'espèce humaine (nous en sommes tous là) d'avancer vers une plus grande compréhension. Il n'en est que plus flamboyant. Et, tout compte fait, comme un clin d'?il de la tombe, ressemble à la vie.
Réagissez