La chronique
Celui qui remit l’Afrique au cœur de l’inspiration du blues contemporain, trop tôt disparu en 2006 dans ce Bamako qu’il aimait tant, revient de manière posthume hanter nos platines. La première rencontre entre le Malien Ali Farka Touré à la guitare bleue et son compatriote, l’immense joueur de kora Toumani Diabaté (In The Heart of The Moon en 2005), avait valu au duo le Grammy Award du meilleur album de world music (permettant ainsi au premier, avec ce deuxième trophée en nom propre, d’occuper une place unique dans l’histoire de la musique de son continent) : on peut penser que ceux qui mettent aujourd’hui ces sessions inédites à disposition de nos oreilles caressent semblable espoir pour Ali & Toumani...
Dont il convient d’immédiatement rectifier l’intitulé, car les deux Africains ont été rejoints devant les micros par le contrebassiste cubain Cachaito Orlando Lopez, maître de son instrument tant en musique classique que populaire, voire jazz, et qui est également disparu depuis l’enregistrement. C’est donc un souvenir d’entre les morts que cet album, enregistré durant trois après-midi de 2005 au Livingston Studio de Londres, et produit par Nick Gold, par ailleurs patron de label.
Essentiellement instrumentales (simplement deux chansons au sens strict du terme, pour des artistes qui maîtrisent parfaitement le chant de leurs cordes), les onze pièces de la sélection laissent entendre deux ou trois choses que l’on savait des musiciens en présence : la complémentarité de Diabaté et Touré atteint ici des sommets de pureté et d’ascèse. L’hypnose générée par ces harmonies répétitives et les phrases obstinées des instruments permet de jeter un pont définitif entre les Africains et John Lee Hooker, roi de Clarksdale (Mississippi). Et le gros poumon fidèle de la contrebasse offre une assise imputrescible à cette musique de subtiles variations, et d’apaisement.
Toujours maîtres du point de croix musical, sculptant modestement un hymne intemporel à l’Afrique, et rappelant dans la magie de leurs improvisations de quoi se nourrissent les mystères de la création, Toumani Diabaté et Ali Farka Touré étaient déjà dans notre cœur : aujourd’hui, ils sont définitivement entrés dans l’histoire.
Christian Larrède
Réagissez