La chronique
Christophe s’est enfin fait coffrer ! Il était temps, même si les aficionados regretteront une nouvelle fois le confort du panier à salade. Il y a quatre ans, quand Dreyfus Music édita enfin en CD les albums originaux et remastérisés de l’esthète à moustache, tout le monde cria sa déception de voir ces chefs d’œuvres emballés dans des digipacks sans soin, munis de photos fluos incompréhensibles et d’une typo douteuse.
Cette quasi intégrale vient à point pour montrer les progrès effectués, mais il y a encore du chemin pour toucher du doigt un objet digne de son sujet. Cette fois les huit albums Motors ont retrouvé leur illustration d’origine, mais on aurait aimé des vrais paper sleeves ou des digipacks reprenant l’intégralité des visuels, à la place de ces pochettes cartons simples ou à rabat, selon les albums. Les trois albums Collectors joints, pour leur part, sont glissés dans des pochettes cartons sans aucune illustration. Pour boucler l’affaire, Motors propose neuf CD singles deux titres, avec les pochettes originales, mais qui font un peu double emploi puisque les chansons sont aussi présentes sur les Collectors et sur les albums. Enfin, il manque un vrai travail de notes, on n’a droit ici qu’à un simple livret 8 pages avec des hommages de journalistes, mais aucune info sur les enregistrements et toute cette sorte de chose. Il manque aussi l’album Christophe 1971, dont une bonne partie des chansons est disséminée sur les albums Collectors, et La Dolce Vita de 1977, également livré en vrac sur les trois compiles (en même temps, c’en était à peu près déjà une à l’époque). Ces réserves mises à part (ajoutons-y que l’album complet de la B.O. du film de Lautner, La Route de Salina, réédité par Dreyfus il y a quelques années, aurait pu trouver sa place dans l’entreprise), il est temps de se plonger à nouveau dans cette première période du génie de Juvisy. Car tout est déjà là : la dimension hors nome qu’a pris Christophe ces dernières années, à partir de Bevilacqua en 1996, et développée sur Comm’ Si La Terre Penchait et le récent Aimer Ce Que Nous Sommes, est en filigrane extrêmement lisible dans cette collection de titres. Le souci des arrangements, la voix de cristal, les mélodies fluides, le sens de l’emphase, à la limite du pompier, existe dès « Aline », cet hommage vibrant aux shooters de blues, qu’on a pris pour le premier tube de l’été en sable et bikini essoré par les radios. Dans le Collector de cette première période chez Disc’AZ, contemporaine du premier album (1965/1966), on déniche ces faces B délicieusement surannées (« La Camargue », ou le kitchissime « La Danse à trois temps »), c’est l’ère post-yéyé, celle des Super 45 tours quatre titres, qu’il fallait bien meubler autour des tubes en airain. Christophe se fait auteur, emprunte parfois les mots d’Albert Raisner ou Danyel Gérard.
Le deuxième volume, qui va de 1965 à 1977 est plus disparate, qui reprend ces versions italiennes déjà retrouvées sur la double compilation Best Of en 2006, et son lot de faces B ou d’extrait de 71. Le troisième ajoute 18 titres à l’échafaudage, pépite de La Dolce Vita ou faces B de la période Alain Kan (celle de l’album rock Pas Vu Pas Pris). Les albums in extenso sont bien sûr intouchables, Les Paradis Perdus (1973), première pierre du duo Jean-Michel Jarrre (paroles) et Christophe (musiques). Le sommet Les Mots Bleus (1974), où le duo tutoie les anges avec « Le Dernier des Bevilacqua », « Les Mots bleus » et « Senorita », trois cathédrales dignes dans la mémoire sensitive des envolées spectoriennes, avec ces cordes symphoniques dirigées par Karl Heinz Schäfer.
En 1975, le live A L’Olympia revisite ces moments de grâce avec un orchestre affûté (Patrice Tison, Alain Visniak…), le tout habillé par la maison Cerruti. Un nouveau chapitre, plus discret, moins populaire, s’ouvre en 1976 avec Samouraï un album plus rock (l’équipe de musiciens et de réalisation reste pourtant fidèle depuis Les Paradis), écrit avec la complicité de Boris Bergman, et cette trilogie atmosphérique « Pour que demain ta vie soit moins moche », une façon d’opéra intime. Un album rare à redécouvrir, dont seul est resté « Merci John d’être venu » et son refrain malin. Pour Le Beau Bizarre, en 1978, Christophe se lie à Bob Decout (acteur, chanteur et mari un temps d’Annie Girardot) pour les textes d’un album plus repérable, grâce à la perle « Un peu menteur ». Christophe est depuis longtemps un ovni dans un paysage musical écartelé entre la variété franchouillarde en vigueur chez les Carpentier, et les trépidations d’un rock français underground, caché sous l’ombre de Téléphone et Trust. On arrive à Pas Vu Pas Pris, sous pochette Mondino première époque (1980), avec textes d’Alain Kan, le beau-frère volatilisé depuis et Louis Deprestige (punk notoire devenu chanteur intéressant et fugace). La couleur générale est franchement rock’n’roll, mais dans une dimension plus proche d’Eddy Mitchell que de Stinky Toys. Alain Kan a pourtant sévi dans le punk (Gazoline, avec Fred Chichin), et « Agitation » démarre sur les chapeaux de roues, avant que ce disque « Méchamment rock’n’roll » ne se finisse en ode à « L’Italie ».
Pour clore l’affaire, le gigantesque Clichés D’Amour, un album de reprises, comme il s’en fait tant aujourd’hui. Mais là, Christophe fait un sort à des standards de haut calibre, sur des adaptations françaises signés Philippe Paringaux, rédacteur en chef historique de Rock & Folk. « Perfidia », « Ebb Tide », « Jalousie » ou « Cry Me A River » sont drapés dans la soie froissée d’une nuit hantée par les arrangements de K.H. Schäfer.
Christophe est un immense mélodiste, on l’a vérifié tout au long de ces 114 pépites, mais en interprète des grands hymnes du cabaret, il est marmoréen. Il surfe, fantomatique et éthéré, sur ces chansons éternelles, les phagocyte, leur inoculant sa fragilité virale. Au bout de l’exploration, de rengaines sixties candides en océans lacrymaux en robes du soir, on ressort essoré. Ce chanteur est unique, et son œuvre colossale, qui traverse plusieurs décennies. Après ça, il sera à nouveau sublime. Mais fascinant, toujours…
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